CLUB  NATIONAL  DES  BÉCASSIERS
"Chasser le plus possible tout en tuant le moins possible " . Pierre Malbec.

cloche-site-CNB2

Migration Bécassière 1955-1956

(La Mordorée N° 33, Mai 1956) 

Le 28 octobre 1955 dans les pays nordiques le thermomètre accusa -8° C. Ce fut le signal du départ du premier contingent de bécasses. Cela nous a d'ailleurs été confirmé par M. le Conservateur Peter Valeur, de Bergen, comme vous avez pu le lire sur la  << Mordorée >>  de janvier 1956.

La sécheresse persistante ayant sévi pendant de longs mois sur la majeure partie de l'Europe, ne permettait pas d'offrir à nos voyageuses des terrains propices à leur cantonnement. La terre était sèche, les feuilles crissaient, les vers n'étaient pas en surface. Le Sud-Est de la France et l'Italie avaient, par contre, vu les écluses célestes s'ouvrir en août, septembre et octobre et de ce fait présentaient des terrains merveilleusement préparés pour recevoir les  << Mordorées >> .

La vague des migratrices s'éparpilla dans notre pays et ne fit que passer, ce qui parait tout à fait logique, les tènements n'étant pas à leur convenance.

Ce qui semble un peu plus anormal, c'est le comportement des bécasses dans le Sud-Est et en Italie où, malgré un terrain bien approprié, les migratrices ne firent également que passer. Nous attrubuerons ce fait à la température par trop élevée qui régnait à ce moment-là en Italie et dans le Sud-Est de la France.
Cela confirme donc ce que nous savions déjà : pour qu'il y ait cantonnement il faut que la nourriture soit assurée et également que la température ne soit pas trop élevée.

Notons tout de même qu'en Bourgogne et dans le Pas-de-Calais, les bois étant humides à souhait, le contingent normal de bécasses se cantonna comme à l'habitude. La Bretagne vit une arrivée moyenne, mais, par suite de la sécheresse, les forêts furent désertées et les  << longs becs >>  se cantonnèrent uniquement dans les parties humides et le long des cours d'eau. Cette remarque est également applicable à toute la France, Sud-Est excepté. On trouva quelques rares bécasses le long des cours d'eau, mais en général les bonnes remises restèrent vides.

Des renseignements reçus, on note d'importants passages en Gironde courant novembre, la migration s'effectua le long de la côte et les oiseaux ne firent pas de halte prolongée.

Dans les monts Cantabriques, les bécasses ne firent également que passer et piquèrent plus loin au Sud, Maroc probablement.

Un bon contingent nous est signalé s'être arrêté en Estramadure (probablement dans les vallées du Tage et du Guadania), par notre clubman de Santander, Senor Arredondo.

Les comptes rendus de notre éminent confrère Garavini viennent à l'appui pour confirmer la marche ininterrompue des migratrices vers le Sud : Il fallut choisir les régions favorables pour trouver une densité assez forte d'oiseaux, bien que le terrain fut préparé à souhait en Italie.

En résumé nous pensons que le gros de la troupe partie le 29 octobre des côtes nordiques a, pour une partie importante, gagné par étapes forcées l'Afrique du Nord, Algérie, Tunisie, Maroc.

Nous regrettons que par suite des événements que tout le monde connaît, nous n'ayions pu avoir des renseignements précis de ces pays, la chasse y étant interdite. M. Noël Beurrier, qui a remplacé le fusil par l'appareil photographique, nous signale cependant que la densité des bécasses était bonne cette année au Maroc. M Prudhomme, de Médéa, a également vu des bécasses, mais n'a pu faire des observations en altitude où elles devaient être beaucoup plus nombreuses. Aucun renseignement ne nous est parvenu de M. le Capitaine Garnier, d'Aïn-Draham.

Les migratrices ont-elles traversé la Méditerranée en nombre important ? Aux renseignements reçus de Gironde et d'Italie nous ajouterons nos observations personnelles se situant du 2 au 16 novembre inclus. 
Faites d'une façon suivie, elles peuvent avoir une certaine valeur. A peu près journellement nous visitons la même partie d'un tènement (35 hectares environ). Quotidiennement nous fîmes lever 4-5 bécasses différentes.
Aucun oiseau n'a stationné plus de 24 heures, mais le lendemain on retrouvait à peu près la même quantité d'oiseaux sur le tènement. Une seule exception le dimanche 13 novembre où il n'y eût aucune arrivée nouvelle, par contre les oiseaux de la veille étaient resté sur place. 

De ces observations nous pensons qu'il est possible, et nous le souhaitons ardemment, que le contingent de bécasses qui a franchi la Méditerrannée a été cette année assez important.
Tout le monde est à peu près d'accord pour estimer que la période du 20 au 27 novembre a été celle où l'on a vu le plus de  << longs becs >>. Le thermomètre ayant subi à cette époque une baisse sensible, les oiseaux se sont arrêtés, le passage a été stoppé. La concentration a été importante, dans nos terrains bien préparés on a levé (à deux chasseurs) jusqu'à 25 bécasses différentes dans la même journée.

Le 27 novembre, les vents ont tourné au secteur Sud et le thermomètre a accusé une forte hausse, les oiseaux sont remontés à plus haute altitude.

Les passages de décembre ont été peu importants du fait de la persistance d'une température douce. En janvier quelques passages un peu plus étoffés, sans boutées exceptionnelles.
Par contre février nous apporte une vague de froid sibérien ; tout le gibier se réfugia au bord des côtes et l'on vit se rassembler une multitude d'oiseaux comme de mémoire de chasseur on n'avait jamais connue.
Il est vraiment regrettable qu'il n'existe pas en France une loi permettant au Ministre de l'Agriculture de suspendre temporairement la chasse lors de grands froids persistants. L'hécatombe qui fu faite a certainement créé un vide irréparable dans notre cheptel bécassier.
Il est navrant de penser que les porteurs de fusil ont massacré des oiseaux sans défense et qui n'étaient plus que des loques emplumées. Le poids de certaines bécasses était tombé à 190 grammes (un exemplaire a été entre nos mains) et bien au-dessous dans d'autres cas.

Le 20 février, nous alertâmes notre vice-président, M. René Dussud, membre du Conseil Supérieur de la Chasse, afin de demander la clôture de la chasse à la bécasse en France au 28 février
Nous espérons que cette mesure sera maintenue dans les années à venir.
Malgré cela, vu l'énorme ponction qui a été faite dans le cheptel bécassier, nous ne pensons pas que cette mesure soit suffisante et permette la reconstitution normale dans les années à venir. Il nous paraîtrait souhaitable que seule la chasse à la relève au chien d'arrêt soit autorisée et que soit interdit le tir de la bécasse à l'affût et à la passée. Ces mesures devraient en même temps être appliquées dans les pays étrangers aussi bien qu'en France.

Nous pensons que de cette façon, nous pourrions voir, dans quelques années, le cheptel bécassier revenir à son niveau normal. Mais il est urgent que des mesures soient prises et que les chasseurs comprennent que s'ils veulent pouvoir se livrer à leur sport favori dans les années à venir, il leur faut être disciplinés et opérer un prélèvement raisonnable sur les migrateurs.

Louis Guizard, Président du C.N.B.