CLUB  NATIONAL  DES  BÉCASSIERS
"Chasser le plus possible tout en tuant le moins possible " . Pierre Malbec.

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La migration en relation avec les phases de la lune et les phénomènes météorologiques

(La Mordorée n° 31, Janvier 1956)

Il m'est arrivé récemment de lire, dans une revue de chasse, un article dont l'auteur soutenait que la migration de la bécasse en particulier et des oiseaux en général a lieu au moment de la nouvelle lune, peu avant ou peu après.

Je ne partage pas du tout cet avis, à cause, d'une part, de mes modestes observations personnelles, et, d'autre part, parce que l'opinion contraire est confirmée par l'autorité des Observatoires Ornithologiques, les seuls qui puissent vraiment dire le mot décisif en cette matière.

Personnellement, j'ai trouvé, dans les localités de passage, des bécasses et des grives à n'importe quelle phase de la lune. Il résulte de mes notes de chasse annuelles que c'est seulement au moment de la pleine lune que presque toujours j'ai dû constater la rareté de ces migrateurs sur les lieux de chasse. Cependant, ceci n'est pas dû à une diminution de la migration pendant ces nuits de pleine lune, mais au fait que les migrateurs ont alors tendance à poursuivre leur route vers les localités d'hivernage plutôt qu'à s'arrêter dans les localités de passage.

Déjà dans mon volume "La Bécasse", j'avais fait allusion à ce détail, que je ne peux que confirmer aujourd'hui, à plusieurs années de distance. Je précise qu'il m'est impossible d'accepter la version de l'auteur du susdit article à propos des nombreuses fientes fraîches qu'on remarque souvent dans les prairies des chaînes montagneuses -- fientes qu'on n'avait pas remarquées la veille -- alors qu'on ne trouve pas ensuite de bécasses dans la localité. Affirmer que ces fientes seraient dues à des bécasses en excursion et qui auraient leur refuge depuis quelques jours ou quelques semaines dans les parties les plus épaisses des bois d'alentour ou dans les ravins impénétrables, c'est là, pour moi, une erreur profonde. Dans beaucoup de cas analogues que nous avons constatés, mes amis et moi, nous avons toujours cherché à nous assurer si les bécasses qui avaient laissé pendant la nuit leur carte de visite sur les prés en question, étaient arrêtées aux alentours. Jamais il ne nous a été possible d'avoir, je ne dis pas la certitude de la chose, mais même le moindre commencement de preuve. D'autre part, les secteurs battus par mes amis et moi nous étaient bien connus jusque dans leurs recoins les plus cachés, même à des distances considérables, et ils étaient indistinctement fouillés tous les jours.

Pour appuyer sa thèse, l'auteur de l'article, dont nous parlons ci-dessus, a mis en avant deux exemples que je ne rapporte pas ici pour plus de brièveté. Malheureusement, ils se rapportent à des localités qu'on ne peut pas considérer comme << localités de passage >> : il s'agit de zones où la bécasse s'arrête normalement pour y passer l'hiver, étant donné la douceur du climat et la nature du terrain parfaitement adapté à son existence.

Toutes les observations sur les migrations de bécasses -- comme de tous les oiseaux migrateurs -- ne peuvent avoir aucune valeur si elles sont effectuées seulement dans les zones d'hivernage : là, on pourra noter les arrivées, la densité plus ou moins grande des bécasses dans les bois, mais pour que ces observations deviennent intéressantes, il faut qu'elles aient lieu en même temps que celles qu'on effectue dans les régions de départ et dans les régions de passage.

Les rapports que certains ont cru ou croient voir entre les phases de la lune et la migration de la bécasse (ou d'autres oiseaux voyageant de nuit) ont été niés, il y a déjà beau temps, par le professeur Rudolf Drost, Directeur de l'Observatoire Ornithologique de Héligoland, aujourd'hui détruit par la guerre. Il affirma alors que cet observatoire, avec son fameux phare, était le seul qui pût faire loi en la matière. Les observations de nuit, conduites pendant de nombreuses années, de septembre à la fin de décembre, et portant sur toutes les espèces en général et sur la grive en particulier, ne confirment pas que les migrations dépendent de la lune, ni la connexion des deux phénomènes. Quand c'est leur heure et que le temps n'est pas absolument contraire, les oiseaux passent à Héliogoland soit pendant la pleine lune, soit pendant la nouvelle lune.

R. Drost a fait des expériences sur des oiseaux en captivité. Elles ont montré qu'ils étaient inquiets la nuit à l'époque des passages, qu'il y eût de la lune ou non. Il a fait l'expérience d'éclairer et d'obscurcir alternativement les locaux où il enfermait ses oiseaux, et de leur comportement, il a tiré cette conclusion que leur agitation pour le départ commence même dans l'obscurité la plus épaisse, mais peut avoir pendant la nuit différentes alternatives en rapport avec l'éclairage ; de sorte qu'on peut conclure que si la lune exerce une influence sur la migration, elle n'est pas due à ses phases, mais seulement au fait physique que la lumière permet à la migration de se prolonger ou de durer davantage.

Je ne m'étendrai pas sur ce sujet ni sur la thèse que j'ai soutenue en plein accord avec la quasi-totalité des auteurs étrangers qui ont observé la migration des oiseaux et écrit à ce sujet. Je passe à une autre affirmation contenue dans le même article : On y lit : << En conclusion, il faut considérer, en somme, que tant pour les migrations d'automne que pour celles de printemps, il n'existe aucune relation étroite entre elles et l'état météorologique. La pression atmosphérique, la température, l'humidité, la direction du vent, ne sont pas la cause des mouvements migratoires et n'influent en aucune manière sur leur cours décidé et régulier >>.

Ceci contredit ce que le même auteur a écrit précédemment dans son article, à savoir quand il écrit qu'<< il faut tenir en sérieuse considération l'opinion de certains de ceux qui ont étudié le phénomène : d'après eux, la migration serait influencée par la température et les mouvements cycloniques et anti-cycloniques, parce que ceux-ci arrêteraient le courant de migration et forceraient les oiseaux à descendre ; c'est à dire que la dépression atmosphérique favoriserait l'arrêt des masses migrantes là où se produit la dépression, de sorte que l'arrivée de forts contingents dans des territoires où se manifeste une dépression atmosphérique ne constitue pas une augmentation de migration, mais un arrêt des oiseaux migrants >>.

Je n'irai pas jusqu'à déclarer parfaite la thèse de Cathelin quand il affirme que << la migration, à nos yeux, n'est ni un phénomène biologique (nutrition), ni un phénomène calorifique, ni un phénomène d'origine instinctive. C'est un fait d'ordre exclusivement météorologique et mécanique. Tout est subordonné aux grands courants équinoxiaux, appuyés par les grands courants marins, en face desquels l'importance et la volonté de l'oiseau, grain de sable dans l'immensité ne sont rien >>.

Ma conviction, cependant, c'est que l'état météorologique de la localité de départ a une très grande influence sur une forte partie des migrateurs. Pour la bécasse, je dirais qu'il est peut-être déterminant.

Trop d'observations sont basées sur des localités d'arrivée, et par conséquent erronées, car les conditions atmosphériques favorables à la chasse dans les localités de passage n'ont rien à voir avec les conditions atmosphériques favorables à la migration. Je veux dire que quand les conditions atmosphériques sont contraires à la migration, on voit et on tue beaucoup plus de migrateurs que dans des conditions atmosphériques favorables.

Landsborough Thomson écrit à ce propos que << en général, tout le monde s'accorde à considérer que dans les lieux de départ, les conditions atmosphériques exercent une influence considérable sur l'éxode, quelles que soient les conditions au terme du voyage >>. Du reste, je crois que tous les chasseurs de bécasses bons observateurs ont certainement remarqué parfois d'énormes arrivées de bécasses surtout bien avant en novembre et même en décembre. Ces arrivées correspondent toujours à des bourrasques de neige ou de froid et souvent les journaux ou la radio nous en donnent confirmation.

Vouloir nier l'importance de ses agents atmosphériques sur la migration de la bécasse, ce serait une absurdité inconcevable. Je suis convaincu que presque tous les migrateurs sont liés aux influences climatériques pour commencer leurs voyages, mais en ce qui concerne la bécasse je ne peux qu'insister sur le fait que ses déplacements, plus que ceux de tout autre migrateur, sont étroitement liés et subordonnés aux conditions atmosphériques des localités où elle a niché et ou elle est installée.

J'ai toujours affirmé que c'est une migratrice spéciale, qui se distingue totalement de la généralité des autres migrateurs. Les nombreux cas signalés d'énormes quantités de bécasses arrivées brusquement dans une région donnée pendant les mois de décembre et janvier ne peuvent que confirmer mon assertion aux yeux de ceux qui persistent encore à classer la bécasse parmi les migrateurs classiques, dont les mouvements ne sont pas influencés par l'état météorologique et les conditions du milieu.
Si dans une région donnée, riche en bécasses, et naturellement aussi en nourriture indispensable pour elles, ne se manifestaient pas le froid intense, la neige, la glace, je suis convaincu que bien peu commenceraient leur voyage de migration. Ce qui nous le prouve, ce sont les nombreuses bécasses qui essaient d'hiverner dans leur patrie et qui, contraintes par les excessives rigueurs de l'hiver dans la localité, sont ensuite obligées de déloger, tard en novembre, et même en décembre, et nous arrivent ainsi inattendues et seules. Il n'y a avec elles ni grives, ni litornes (tordele), ni ramiers, ni alouettes, ni pinsons, ni aucun des si nombreux migrateurs typiques : elles sont seules parce que seules elles ont essayé de rester dans les pays où elles sont nées et où elles ont grandi

De ce que je viens de dire, je n'hésite pas à tirer les conclusions suivantes :

1)  La lune, dans toutes ses phases, n'a aucune influence pour décider la bécasse à partir.

2)  Pendant la pleine lune, la bécasse tend généralement à rejoindre ses localités d'hivernage sans s'arrêter dans les localités de passage.

3)  Les conditions météorologiques des localités de départ ont une influence qui varie notablement selon les espèces migratrices. De toute façon, elle est moins grande chez les espèces qui émigrent dès l'été, et plus grande chez celles qui émigrent tard dans l'automne. L'abandon par la bécasse des points de nidification est, par conséquent, presque exclusivement déterminé par les conditions météorologiques des localités de départ.

4)  Si les conditions météorologiques des localités de passage sont contraires à la migration, elles contribuent à faire s'arrêter la bécasse. Si au contraire elles son favorables, elles contribuent à lui faire poursuivre son chemin vers les zones d'hivernage.

5)  Par conséquent, les obervations faites dans les localités de passage ne peuvent servir de base à l'étude des rapports entre migration et conditions météorologiques si elles ne sont pas accompagnées d'observations analogues effectuées en même temps dans les localités de départ et dans celles d'arrivée.

6)  La migration de la bécasse offre des aspects et des caractères si différents de la quasi-généralité des oiseaux migrateurs, qu'il est absurde de se baser sur cet oiseau pour tirer des conclusions d'ordre général sur la migration.

Ces conclusions, auxquelles je suis arrivé après avoir examiné et rassemblé une foule de données et de renseignements provenant de toutes les parties de l'Europe, n'ont pas la prétention d'être une loi pour personne ; c'est seulement l'expression de ma pensée sur la question.

En tous cas, je serai reconnaissant à mes collègues du C.N.B. qui voudront bien écrire sur ce problème si intéressant relatif à notre mystérieuse << dame aux yeux de velours >>.

Ettore Garavini.