CLUB  NATIONAL  DES  BÉCASSIERS
"Chasser le plus possible tout en tuant le moins possible " . Pierre Malbec.

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La Bécasse du ru ...

(La Mordorée n° 37, Janvier 1957)
  Un ru chantonne le lond des platanes. Ses notes de cristal n'échappent qu'à de brefs intervalles au murmure puissant de la brise dans les frondaisons des arbres géants. Par endroits, les feuilles jaunies qui portent des traces de lèpre brune recouvrent ses grelots d'argent. Les grenouilles, à pieds joints, sautent le courant. Quant aux mésanges, aux bergeronnettes, elles viennent à l'aube encore ensoleillées, boire du ciel bleu dans les vasques minuscules. Toute marche sur le sol mou est muette. Le paysage a la finesse d'un Watteau et la vie et le mouvement d'une nature discrète mais prodigue, odorante des dernières fleurs et des fruits des vergers cossus accrochés aux coteaux ruisselants de rosée. Un soleil qui pâlit déchire ses rayons aux épines noires criblées de billes bleues.
  << Petit, me disait le voisin au visage ridé comme un parchemin, c'est là que vermillent les grosses bécasses. Crois-moi ! Dès le 15 octobre, tu en tueras une au coude du ruisseau, tous les ans, si tu deviens un chasseur ... >>.
  Je foule aujoud'hui le sol spongieux, argileux et humifère. Un ultime papillon cime un dalhia flamboyant. La maison est proche. J'avance vers les prés de velours émeraude. Je suis seul et je me promène, rêveur devant la métamorphose toujours nouvelle de la végétation. Aucune tristesse cependant ne ternit les élans de l'automne. Un peu de mélancolie lui donne cet air d'affectueux abandon que j'aime... Geijo

  Face aux châtaigniers rouges comme des osiers, la bécasse s'envole. Elle louvoie dans le chemin, puis par une véritable escalade se hisse dans la ramure. Je tire. Elle tourne sur elle-même quelques secondes, semble hésiter, puis s'abat à la verticale près d'une vasière, en contre-bas, dans le scintillement mauve des colchiques aux corolles béantes.
  Qu'elle est belle la modorée, sur le tapis vert sombre des regains cloutés d'étoiles fragiles !
  Qu'elle est chaude tout à coup dans sa mante aux couleurs d'octobre ! Je connais ce plumage sobre et lumineux, cette robe parfaite où l'on chercherait en vain la plus petite erreur et je suis chaque fois émerveillé, éternel gourmet des yeux, devant la splendeur de l'oiseau.

  Comme les pions d'un damier, des vanneaux, la-haut, doublent la colline d'un vol heurté. Les grives, dans le vent qui se lève, se querellent et piaillent dans les taillis. Les premières palombes, comme les sangliers, s'attardent aux premiers glands. La migration lance ses commandos légers d'un horizon à peine terni...
Roger Pécheyrand.