CLUB  NATIONAL  DES  BÉCASSIERS
"Chasser le plus possible tout en tuant le moins possible " . Pierre Malbec.

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Ce que m'a donné le C.N.B.

(La Mordorée n° 29, Septembre 1955)
par le professeur E Deriaz
La chasse à la bécasse est avant tout une chasse sportive. Elle exige non seulement des efforts physiques sérieux et prolongés, mais un esprit d'observation toujours en éveil. De plus, tout bécassier doit avoir le << sens du chien >>, parce que le succès de ses efforts dépend, pour une très large part, du travail de son compagnon, le chien d'arrêt qu'il a dressé lui-même. Mais la chasse à la bécasse revêt un intérêt scientifique que l'on ne retrouve pas au même degré dans les autres sports cynégétiques, à l'exception peut-être des chasses exotiques.

J'ajouterai, et ceci n'est pas sans importance, qu'on ne chasse pas la bécasse pour s'en nourrir. C'est un mets si exquis et si raffiné que l'on doit le consommer avec discrétion. On ne saurait non plus en tirer profit en le vendant. En revanche, on peut en faire cadeau à des amis qui ne chassent pas, mais savent apprécier ce gibier de haut goût.

Plus qu'un autre sport cynégétique, la chasse à la bécasse excite la curiosité et éveille en nous le désir d'étudier, afin de le mieux connaître, cet oiseau qu'enveloppe tant de mystère. N'est-ce pas le grand naturaliste allemand Brehm qui déclarait, il y a bientôt un siècle, que pendant longtemps encore de nouvelles questions, de nouveaux problèmes se poseraient au sujet de la bécasse ? Tenez, il y a d'abord le problème de la migration, si difficile à résoudre, parce que plein de surprises, d'exceptions et d'inconnues. Tous les ouvrages consacrés à la bécasse contiennent des schémas relatifs aux voies de migration de cet échassier. Pourtant, que de fois ne sommes-nous pas déconcertés par des migrations que nous qualifions d'anormales parce qu'elles ne correspondent pas aux renseignements contenus dans les ouvrages que nous avons consultés ! Par exemple, la migration automnale des bécasses en 1954 n'a-t-elle pas étonné et même déçu de nombreux bécassiers, et le retour, vers le nord, ce dernier printemps, ne fut-il pas tout aussi étrange, voire incompréhensible ?

Je n'ai vu que de rares bécasses, l'automne passé, me disait un chasseur de la vallée du Rhône, et pas du tout ce printemps. Je crois pouvoir en déduire que les bécasses sont en diminution, puisque c'est la seconde fois que cela se répète. Ne vous hâtez pas de conclure, lui ai-je répondu, parce que les bécasses ont passé ailleurs et ne se sont pas posées chez vous. Et j'ajoutai : il y a même des cycles dans ces variations dont il serait utile de déterminer la durée et surtout les causes.

C'est à ce propos précisémment que le C.N.B. peut rendre des services inestimables en recueillant, comme il le fait, de nombreuses informations venues de partout. Nous sommes ainsi renseignés sur ce qui s'est passé à l'Ouest, au Centre et à l'Est, dans d'autres régions, dans d'autres pays que celui que nous habitons. C'est pourquoi j'attends toujours avec la plus vive impatience " La Mordorée ", que rédige avec tant de dévouement et de science notre cher président M. Guizard. Et vous avez aussi goûté, comme moi, tout le charme des anecdotes, des observations, des faits si captivants parfois que rapporte tel ou tel bécassier. Aucun journal de chasse ne donne à un tel degré cette impression du vécu, de l'inédit surtout. Et ce plaisir, vous l'éprouverez chaque fois parce que "La Mordorée" est le fruit de la collaboration de centaines et de centaines de chasseurs qui tous ont intérêt à publier leurs observations pour l'avantage de tous.
C'est au sujet de toutes les questions que l'on peut se poser sur la bécasse en ce qui concerne ses moeurs, sa nidification, sa nourriture, ses lieux de séjour préférés et beaucoup d'autres choses encore, que nous trouvons dans le journal de notre club, des renseignements précieux. Par exemple, saviez-vous que la bécasse qui, au nord et au centre de l'Europe, s'arrête dans les sapinières et les endroits humides, peut se poser dans les plantations de choux fourragers de la Bretagne, dans les endroits arides des Cévennes, au milieu d'un paysage de pierres ou dans les pinèdes les plus sèches et dans les dunes au bord de la mer ou de l'océan ?

Etiez-vous renseignés sur les vents qui favorisent la migration ou la détourne ? Dans mon pays, la bécasse arrive par vent d'ouest, mais ailleurs, dans le Midi ou en Espagne, c'est le vent du nord-est qui est le plus favorable à son arrivée et à son séjour. Saviez-vous qu'elle va et vient sur la côte de l'Atlantique, se déplaçant sur des centaines de kilomètres, selon la progression ou le recul des frimas ? Saviez-vous qu'elle pénètre en Afrique jusque dans la région équatoriale ? Et comme moi, vous ignoriez sans doute que cette grande voyageuse peut parfois passer l'hiver dans le sud de la Suède, au bord de la mer. Enfin même dans les ouvrages des spécialistes les plus célèbres, vous ne trouveriez pas mentionnée la présence de la bécasse d'Europe (Scolopax Rusticola) en bordure de la côte américaine du nord. C'est par "La Mordorée" que nous avons connu cette surprenante découverte.
Mais il est bien d'autres choses que nous devons à l'activité du C.N.B., de son président, de ses collaborateurs et correspondants. "La Mordorée" rend d'immenses services à tous les bécassiers, aux ornithologues et à tous ceux qui s'intéressent à la nature et aux oiseaux.

Nous pouvons aussi désormais faire entendre notre voix auprès des autorités cynégétiques supérieures. Notre président est membre du Comité International de la Chasse et il fait partie de la Commission des Oiseaux Migrateurs. Le président de cette importante commission, M Lippens, est également membre du C.N.B. Je souhaite que, grâce à l'appui du C.I.V., nous puissions étendre nos enquêtes bien au-delà des limites de l'Europe occidentale.
Et l'un des avantages les plus précieux que m'a procuré le C.N.B., c'est d'entrer en relations avec les bécassiers de nombreuses régions et même d'y aller chasser. Grâce à "La Mordorée", grâce à nos organes dirigeants, grâce aussi à la gentillesse de mes chers collègues, à leur esprit sportif, j'ai eu le privilège de nouer des relations extrêmement agréables avec des bécassiers bretons, avec des bécassiers de la vallée du Rhône, avec des bécassiers du Midi, avec des bécassiers d'Espagne, du Maroc et même de l'A.O.F., voire avec des chasseurs du Canada et des Etats-Unis. Quel enrichissement intellectuel et scientifique cela m'a valu, vous ne sauriez l'imaginer. Je souhaite que tous les bécassiers puissent éprouver les mêmes joies, les mêmes satisfactions que m'a procuré le C.N.B.
Comme aime à le répéter notre président, le C.N.B. vit sous le signe de l'amitié et peut servir à rapprocher les hommes de science et les chasseurs sportifs, non pas d'un, mais de plusieurs pays. Voilà, n'est-il pas vrai, le résultat le plus imprévu, certes, et j'irai jusqu'à dire le miracle que nous devons à la reine des bois, à notre belle mordorée.
N° 92, E. Deriaz, Lausanne.