CLUB  NATIONAL  DES  BÉCASSIERS
"Chasser le plus possible tout en tuant le moins possible " . Pierre Malbec.

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Chassons ...

(La Mordorée n° 29, Septembre 1955)

Le givre crisse sous mes pas. Les herbes raidies se brisent. Le pied, dans la botte, se glace au contact de cette gelée blanche que les mains vertes des genièvres secouent à mon passage, à la hauteur des genoux. Des grives plongent dans les combes, bruissantes, et les merles pétulants semblent chercher querelle à Dick qui les ignore. Un geai embouche sa trompette. Des pies, furtives, giclent des ronces et des cornouillers. Le soleil, essoufflé, se stabilise à la crête des collines. L'Est est rouge, liquide et se coagule.
Une bordée de coups de gueule me fait sursauter. Mon chien pousse un garenne qu'il m'a mis sur pattes tout près de moi. J'aurais dû le rouler au départ... A quoi puis-je songer ? Cela fait plusieurs fois que des lancers opportuns me laissent pantois... Suis-je en train de vieillir ou, la pensée devenant vagabonde, un rêve m'aurait-il capté ?
Le vent d'Est n'est guère aimable ; il souffle maintenant avec un sifflement agressif et les feuilles des chênes se heurtent violemment... Allons bon ! Le voilà manqué ! Mais oui, à dix mètres, en demi-travers, il vient de passer... Mon coup de six a fait jaillir la pierraille...Bon Dieu ! Et l'aboyeur s'arrête net. Ses bons yeux me disent : << Alors tu sommeilles encore... Il est parti... Je vais te le ramener et ne le rate pas ! >> Il va, le fouet haut et vibrant. A cent mètres, dans un démarrage bruyant, Jeannot, mussé dans une touffe de chiendents emmène mon beagle dans son sillage parfumé. Quelle fanfare, Saint-Hubert ! Pour un lièvre, Dick ne sonne pas plus fort le débucher ! Je suis bien éveillé cette fois et quand une boule de poils roule à toute allure entre deux chênes, un coup de sept brise net le vivant projectile... << Pille, pille, mon chien, doucement, doucement... ne l"abîme pas, allons...>>
Déjà il repart au fourré... J'allume une cigarette. Un vol de palombes fume au-dessus de Feneyrol. La masse ondoie et tangue. Le soleil allume d'argent les ventres bleus et l'on croit voir les vagues océanes, au crépuscule, se poursuivre sur le fond mauve du ciel. Très haut, les beaux oiseaux gouvernent à l'Ouest... Tant pis !


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Mais, qu'est-ce donc qui bouge là, sous ce genièvre roussi ? Ces yeux noirs démesurément ouverts et cette coiffure mi-noire, mi-brune, avec des reflets de sienne brûlée, n'est-ce point gente bécasse ?
C'est bien elle ! Je vois son bec qu'elle tient en avant, comme une lance, guerrier pacifique et inoffensif, sans lice et sans écusson ! Elle me regarde, grande dame qu'un affolement intérieur fige peut-être, mais qui ne laisse pas choir le brin de mousse qu'elle porte en barbule, à mi-bouche... A t-elle très peur ? Non ! Je ne suis pas un charognard... Je ne la tuerai pas... Quelque bruit la trouble. Elle marche... Elle marche comme une huppe, mais la tête basse. Elle évite soigneusement les grosses pierres, et utilise les ravines d'hiver qu'ont creusées les eaux de ruissellement. Où va-t-elle ? Elle quête, des yeux, en avant et autour d'elle. Elle franchit la pèlerine d'un second genièvre, à dix mètres du premier, s'engage dans un sentier de lapin. Et je la perds de vue. Elle filait là, face au Nord, dans ces herbes glacées... Le givre ne fond plus. S'est-elle envolée ? Je siffle Dick. La belle mordorée reste introuvable. Nous sommes en décembre. Que fait-elle, dans ce revers du Terrondel, sec à l'air, mais humide et moussu sous les feuillages persistants et les ramilles denses ?

<< Né podi pu... né podi pu... >> Un train de marchandises, poussif, ahanne sur la rampe qui le conduit à Rocamadour. Des champignons de fumée se dissolvent dans l'atmosphère... Je pars. Je me hisse sur le plateau. Un autre lapin, trouvant son salut dans une crevasse de mur, m'échappe de justesse et file au terrier. Il s'agit sans doute d'un vieux mâle ayant essuyé maintes cartouches. Mon chien gratte énergiquement à l'entrée du tunnel et pleure doucement. Bien à regret, il obéit à mon appel... Glissant, m'agrippant aux arbustes, je progresse sur le flanc du coteau, non sans peine. En déséquilibre constant, je surveille mon ami. La truffe au sol, il souffle et renifle. Un autre garenne, bien calé entre deux roches, lui jette-t-il insidieusement son fret tout proche ? Il saute... Fla... Fla... Fla... Dans la pénombre du bois, le triangle noir louvoie ; les ailes claquent en heurtant les ramures. Je tire ! En douceur, tel un opulent papillon de nuit, l'oiseau merveilleux bascule et rebondit sur la mousse. Je cours. Je le saisis à la barbe de Dick qui le briserait... Elle est chaude, ma bécasse, chaude comme un sein qui remplirait ma main et soyeuse et douce au toucher... Ses yeux sont encore lumineux et actifs. Le sang, goutte à goutte, sonne clair sur les feuilles du lierre terrestre que j'écrase impunément. J'ai chaud malgré les aiguilles qui s'implantent dans mes pommettes exsangues. J'ai chaud malgré le baiser glacé d'une branche gantée de frimas.
Les bécasses sont là, aux mêmes gagnages. Chaque année, là où se tue la succulente vermilleuse, je trouve, aux mêmes saisons, à quelques mètres près, la remplaçante aux mêmes appâts. Merveilleuse nature, paysages animés du Haut-Quercy, bois et combes familliers, est-il bien utile de vous faire l'aveu d'un amour sans limites ?

<< Ouah ! Ouah !...>> Brave compagnon ! Tu me rappelles que nous sommes à la chasse... Déjà, sur Gluges, des brouillards ont emmitouflé la Dordogne... Chassons...
Roger Pecheyrand