CLUB  NATIONAL  DES  BÉCASSIERS
"Chasser le plus possible tout en tuant le moins possible " . Pierre Malbec.

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La Bécasse de la flaque bleue ...

(La Mordorée n° 32, Mars 1956)
Il s'agit bien d'une flaque et non d'un marigot. Elle est bleue même la nuit, car les collines qui la ceinturent ont cette teinte turquoise des grands bois aux pieds de bruyère rose.. Et la lune y place des ombres violettes étrangement colorées...
Le matin, la flaque bleue fume. Elle laisse échapper, du côté nord, un panache de vapeur blanche, un tout petit panache qui ne se hausse qu'à regret vers le soleil. La flaque est entourée de ronces, de buissons d'aubépines et d'épines noires. La végétation est rude comme le sol dans ce coin du Haut-Quercy et la rocaille glisse plus souvent sous le pied du chasseur que sous le sabot des boeufs.
La flaque est vieille, très vieille ; les vieux bergers la connaissait et tendaient là leurs lacets et leurs gluaux. Des houx aux feuilles laquées de vert sombre y pointent des billes rondes et rouges.

<< ... Hier, me dit le voisin, j'ai vu la bécasse ... Elle était sous un bouquet de ronces de rien du tout et la chienne l'a surprise. Elle s'envole avec fracas. Elle s'empêtre si bien dans les ronces que j'aurais pu la cueillir à la main si j'avais eu le réflexe ... Je ne l'avais pas ... La chichotte non plus ! ... Elle aurait du la saisir tout de suite ... Je sais bien qu'elle est jeune ... Et j'ai manqué la bestiole quand elle est partie, enflée comme une poulette ...Ce soir on y va ... Tu es décidé ... >>
Nous voici près de la flaque. Mon chien ne s'occupe pas de la bécasse. Il ne veut rien faire dans un pareil circuit hardé d'épines acérées et dures.
Mais la jeune chienne de mon compagnon brousse, donne un coup de gueule, bourre derrière moi tout à coup. C'est brutal, inattendu et ... stupide !
Elle part, la mordorée, sans trop de hâte, prend sa fuite dans la seule ligne élargie comme une abside de cathédrale.
Je tire ... Droite ... Gauche ... La bécasse, d'un vol souple et muet, vire sur un sentier et disparait !
Mon ami n'a pas tiré ! Il est horrifié ! Quant à moi, un peu stupéfait tout de même, je ris. Je n'ai pas d'excuse. C'est un loupé fameux ! Si vous voyiez la tête de Louis ...
Nous l'avons cherché en vain : le crépuscule, peu à peu noye les cimes et les dépressions deviennent floues. Un troglodyte roule comme une noix sur les feuilles mortes. Les Châtaigniers, au couchant, flambent comme des torches. Déjà quelques herbes se couvrent de givre que la lune transformera sous peu en poudre d'or.
Nous marchons en silence, comme aux soirs des lourdes défaites.


Et la bécasse, me direz-vous ? Elle fut tuée, le lendemain, au gagnage, lâchement, tandis qu'elle vermillait, insouciante sur la vasière de la flaque bleue. L'aube, à peine avait roussi les fougères. A peine le hibou brachyote avait rejoint son chêne au capuchon de lierre ...
<< ... Il fallait bien qu'il bricole par là, ce grand déguingandé d'Alfred ! Il ne fait que traîner dans les bois ... La tuer posée, quel assassinat ! ... Tout cela est de ta faute ... >>
Las, je n'avais rien à objecter à mon vieux copain ...
Roger Pecheyrand