CLUB  NATIONAL  DES  BÉCASSIERS
"Chasser le plus possible tout en tuant le moins possible " . Pierre Malbec.

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L'Ophrys Bécasse



A - Généralités 

1 - Apparition des Orchidées

1.1 - A l’échelle des temps géologiques (préhistorique)

Comme vous pouvez le constater sur le schéma ci dessous, la famille des orchidées est l’une des plus récentes (entre 15 et 20 millions d’années). Ceci dit, un peu d’humilité ne faisant pas de mal, on considère que l’homme est apparu encore bien après.


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1.2 - Puis à l’échelle historique

Dans l’antiquité, Pline l’ancien est le premier à citer le genre Ophrys.

Texte (ci-après) tiré du Nouveau Dictionnaire d'Histoire Naturelle Appliquée aux arts, à l'agriculture, à l'économie rurale et domestique, à la médecine ...
Volume 23 pages 542 et 543.
Imprimerie Abel Lanoe, à Paris, chez Deterville, 1828. 

 

Swartz, dans une Monographie des orchidées, ne laisse dans ce genre qu'un petit nombre d'espèces, telles que les OPHRYSES HOMME, INSECTIFERE, etc., et disperse les autres dans les genres DISE, SATYRION, PTERIGODION, CORYCION, NEOTIE, EPIPACTE et CYMBIUM.
OPHRYS. Pline est le seul auteur parmi les anciens, qui ait parlé de cette plante. Selon lui, elle n'avait que deux feuilles assez semblables à celles du chou, et dentelées. L'Ophrys servait à teindre les cheveux en noir, et probablement aussi les sourcils ( lesquels s'appellent ophrys en grec). Voilà les seules données d'après lesquelles les botanistes modernes ont rapporté l'ancien ophrys à la plante nommée ophrys wala par Linnaeus. C. Bauhin , dans son Pinax, indique sous le nom Xophrys,  les ophrys ovata, cordata, etc... ; le dens canis qui est l'erythronium, Linn. ; mais, après lui, ce nom est demeuré aux espèces de sa première division. Tournefort était de ce sentiment. Linnaeus, qui laissa les mêmes plantes sous le même nom, modifia les caractères du genre, et y rapporta quelques orchis et le nidus avis de Tournefort. C'est dans cet esprit que le genre ophrys est présenté dans ce Dictionnaire au mot OPHRYSE ; mais, depuis Linnaeus, ce genre a été totalement bouleversé, nombre de genres ont été créés à ses dépens, et malheureusement il se trouve que les réformateurs ont placé les plantes nommées ophrys, jusqu'à Tournefort, dans un genre qui n'en porte pas le nom. Nous sommes ici en droit de faire sentir dans quels désordres on plonge la science, quand on la fait consister à créer des genres nouveaux, souvent fondés sur des caractères très minutieux, à peine visibles, et par conséquent plus nuisibles qu'utiles. Ajoutons encore que dans les familles très naturelles, comme dans les orchidées, par exemple, la création de nouveaux genres n'apprend que très peu de chose. Il en est tout autrement lorsque les nouveaux genres établissent des passages d'une famille à une autre.

Swarlz porta !e premier une réforme générale dans la famille que nous citons, et les treize genres qu'on y comptait furent doublés, et leurs caractères entièrement changés, de sorte que le seul genre ophrys vit ses espèces disséminées dans vingt-cinq autres genres. L'établissement de nouveaux genres d'orchidées, par Loureiro, Ruiz et Pavou, Willdenow, Aubert Dupetit-Thouars, Robert Brovvn, Humboldt, Bonpland et Kunth, Richard, etc., a rendu tellement confuse l'étude des orchidées, qu'on est obligé de désirer un nouveau travail général sur ces plantes, dans lequel on donnerait aux caractères des genres plus de simplicité. Nous comptons plus de cent genres dans cette famille ; mais il est vrai que les trois quarts rentrent ou devraient rentrer dans le quatrième quart. Pour avoir une idée des changemens opérés dans le seul genre ophrys, voici la liste des genres faits à ses dépens, ou bien dans lesquels ses espèces sont placées : Aceras, amphurkis, aristotelia, cephalantera, charnoeuchis, corrallorhiza, corycium, cymbidium, diplecthrum, disa, disperis, epipactis, godyera, herminium, liparis, listera, loroglossa, malaxis, monorchis, neotlia, nidus avis, ophrys, pterygodium, spisanthus et satyrium.
OPHRYS-SOLIS. Chez les anciens, c'était le nom d'une de leurs espèces de juncus.


Par la suite, aux 17ème et 18ème siècles, et jusqu'à nos jours, les Botanistes, intrigués par ces plantes très colorées pour certaines et particulières pour d'autres, y prêteront une attention soutenue, et notamment au genre Ophrys.

 

2 - Mode de vie des orchidées terrestres

2.1 - Dans la nature, ou les trouver ?

Les Orchidées supportent mal la concurrence. Leur relative précocité et la brièveté de leur vie aérienne leur permettent souvent de fleurir et de fructifier avant la croissance du reste de la végétation. Quand les conditions deviennent défavorables (mauvaises années ou colonisation par des espèces plus compétitives) la partie souterraine peut subsister longtemps et attendre le retour de conditions favorables pour de développer à nouveau.

 

Par leur lente croissance, la complexité de leur germination et de leur mode de vie symbiotique*, les Orchidées ont besoin de milieux stables et donc de biotopes non remaniés ou modifiés en permanence par les activités humaines.
Lorsque l’on écarte ces plantes de leur milieu et pour certaines (les myco-hétérotrophes*) de leur association avec les autres organismes, elles dépérissent et les transplantations échouent. Ceci est une des causes de la régression dramatique de certaines espèces d’orchidées.

 

 2.2La reproduction sexuée : autofécondation et fécondation croisée

L’acte de reproduction consiste en la fécondation des ovules par les grains de pollen, ceux-ci étant issus des pollinies et devant aboutir sur les stigmates. Selon que la plante se féconde elle-même ou qu’elle en féconde une autre par l’intermédiaire des insectes on parlera d'autofécondation (ou autogamie) ou de fécondation croisée.


2.2.1 - L’autogamie

L’autogamie est assez fréquente chez certaines Orchidées puisque les fleurs sont hermaphrodites* et qu’il y a proximité des organes mâles et femelles.
L’autogamie a ses avantages : devant la faible disponibilité des pollinisateurs, des conditions climatiques défavorables ou devant un habitat peu propice aux insectes, elle affranchit la plante de la dépendance vis à vis des pollinisateurs et lui permet de coloniser des milieux ingrats. Enfin, c’est plus économique car nectar et autres artifices d’attraction, coûteux en énergie, ne sont plus nécessaires.

Cependant les individus issus de cette façon de procéder sont tous identiques et la nature a horreur de ces rapports consanguins qui finissent par affaiblir l’espèce, limiter son évolution ou provoquer un amoindrissement de la fertilité.
Les plantes emploient de nombreux stratagèmes pour favoriser la fécondation croisée.
L’autogamie fait alors figure de solution de secours.

 

2.2.2 - Fécondation croisée

Dans le cas des Orchidées, une extraordinaire débauche de moyens pour se servir des insectes va être déployée pour assurer une descendance. C’est Darwin qui, le premier, a découvert le lien incroyable qui existe entre la fleur et l’insecte.
Beaucoup de plantes à fleurs attirent les insectes à l’aide de leur nectar. C’est le coup à boire qu’offre la fleur pour les remercier de leur visite bienfaisante.

Chez beaucoup d’orchidées il en est de même, mais certaines d’entre-elles imposent malgré tout certaine restrictions, et par exemple, pour une espèce donnée, la taille et la longueur de l’éperon* se sont adaptés à un type d’insecte. Ainsi, le Gymnanedia conopsea possède un éperon très long et ne peut être fécondé que par un Papillon du fait de la longueur de sa trompe.


Mais d’autres Orchidées sont plus cruelles et vont tromper l’insecte. Il y a eu au cours de milliers d’années une co-adaptation mutuelle entre l’insecte et la fleur et le labelle*, chargé de guider le pollinisateur, va prendre dans le cas des espèces les plus évoluées, les orchidées mimétiques*, la forme d’un faux insecte femelle.

C’est à ce niveau qu’apparaissent nos Ophrys, dont l’Ophrys Bécasse.

La fleur sera fécondée par l’insecte mâle correspondant.


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Ci-contre une Eucère à longues antennes, qui est une espèce proche de l'abeille et qui est connue pour féconder l'Ophrys abeille

Certaines chrysomèles (petit coléoptère) se font également avoir !
On peut penser que Ophrys Scolopax peut également être fécondée par ces mêmes insectes ou des insectes voisins.






Par exemple, les fleurs d’Ophrys apifera imitent à la perfection l’aspect d’une abeille : on observe la tête, le thorax et l’abdomen mais aussi antennes, yeux (ocelles), brosses à pollen jaune (gibbosités), duvet, couleur. Les sépales latéraux étalés nervurés simulent deux ailes déployées. Un peu de vent et l’effet est parfait !

De plus, la rigidité des poils doit rappeler la consistance chitineuse (pareille à celle des insectes) et enfin, la disposition sur le labelle de ces mêmes poils est identique à celle de l’insecte femelle afin que le mâle ne décèle pas la tromperie lors du contact physique.

 

Mais ce n’est pas tout : le labelle produit la même odeur que celle de la femelle.
Ce stimuli olfactif est le plus important. L’insecte attiré par cette odeur aperçoit le labelle (stimuli visuel), se pose, intervient alors le stimuli tactile.

Le mâle, très excité tente alors de copuler avec le labelle mimétique. Frustré (on imagine !), l’insecte va recommencer (à quoi nous amène le sexe !) avec d’autres fleurs.

La nature va favoriser ce jeu en faisant coïncider l’ouverture des fleurs avec la naissance des insectes mâles qui intervient bien avant celle des femelles.

Ce décalage va, en outre, éviter de mettre en péril l’espèce pollinisatrice puisque les femelles seront réceptives alors que les Ophrys seront fanés. Ainsi, nos males opportunistes se consacreront enfin à leur véritable reproductrice.

 

Dans le cas où l’insecte tarde trop à venir, la fleur n’a pas d’autre choix que de se féconder elle-même. Les pollinies jusqu’alors dressées vont finir par se courber avec le temps jusqu’à atteindre les stigmates (souvenez vous, la solution de secours !).

 
 

B - Après ces généralités sur la famille puis le genre, nous en arrivons à l’espèce 

1 - L’ Ophrys bécasse (en Anglais, woodcock Orchid) 

1.1 – Ethymologie du nom

Le genre Ophrys tire son nom, d'après Pline l'ancien, du terme "ophrus" (sourcil) : une petite plante à deux feuilles dont on se servait pour teindre les sourcils et les cheveux.
Le gynostème (*) de l'Ophrys Bécasse, vu de profil, peut faire penser à la tête et au bec de la bécasse, d'où son nom vernaculaire et son nom scientifique (latin scolopax = bécasse).

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Encore que, dans le texte de la grande flore de Bonnier consacré à notre petite Orchidée, il est dit : L’étamine est surmontée d’un bec court. Serai-ce une brévirostre ???

Enfin, on attribue également aux tubercules d'Orchidacées, une action aphrodisiaque : leurs formes rappellent en effet les glandes génitales masculines et sont d'ailleurs à l'origine du nom de la famille (du grec orkhidos = " testicule "). Il s’agit toutefois d’une légende… La cueillette et l'exploitation de nos Orchidées sont donc à proscrire, ne serai-ce que pour cette raison là !
 

1.2 - Sa description

Cette description, ci-dessous a pour origine la flore de l’Abbé Costes :

Genre 727 OPHRYS L.
(Du Grec ophrys, sourcil : allusion à la forme arquée des divisions du périanthe.)

Périanthe à divisions ouvertes ou étalées, libres, la supérieure dressée, les 2 intérieures plus petites que les 3 extérieures, non cuspidées ; labelle sans éperon, grand, un peu charnu, plus ou moins convexe et pendant, entier ou trilobé, souvent muni à la base de 2 gibbosités ; anthère verticale à loges parallèles, soudée par le dos au gynostème obtus ou terminé en bec ; 2 masses polliniques compactes, à caudicules insérés sur 2 rétinacles libres renfermés dans 2 bursicules distinctes ; ovaire non contourné.
Fleurs brunâtres, rosées ou jaunâtres, 2-10 en épi lâche, à bractées plus longues ou plus courtes que l'ovaire ; feuilles nombreuses, oblongues ou lancéolées ; 2 tubercules entiers sous les fibres radicales. Belles plantes noircissant souvent par la dessiccation.
Environ 30 espèces habitant l'Europe, l'Asie occidentale, l'Afrique septentrionale. 

 

Genre 3580 OPHRYS Scolopax Cav.
Plante vivace de 15-45 cm, glabre, à tubercules subglobuleux ou ovoîdes ; feuilles oblongues ; bractées dépassant l'ovaire ; fleurs 3-10, en épi long et lâche , divisions intérieures roses, oblongues, étalées, les 2 intérieures 2-3 fois plus courtes, linéaires, rosées, veloutées ; labelle plus long que les divisions extérieures, elliptiques-oblong, subcylindrique, brun pourpre velouté, marqué de taches symétriques, muni à la base de 2 gibosités coniques, trilobé, atténué au sommet, terminé par un appendice lancéolé courbé en dessus ; gynostème à bec grèle et aigu.
Lieux herbeux ou boisés, dans le Midi, le Sud-Ouest et l'Ouest ; Corse. Région méditerranéenne. Avril-juin.
 

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1.3 - Où trouve-t'on ce petit joyau naturel ?

 Au printemps, si vous êtes attentifs, vous remarquerez que de nombreuses zones des pelouses sèches, de nos garrigues et autres lieux, sont riches en orchidées. En terme de sol, elle préfère les milieux alcalins mais peut s'adapter à des sols neutres, voire légèrement acides.
Vous pourrez en observer plusieurs variétés dont certaines aux dimensions modestes mais aux inflorescences remarquables.
 


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Ci dessous, une carte tirée du site " Tela Botanica " qui indique la répartition géographique en France de l’Ophrys scolopax.

Ceci n’est pas absolu, et si vous en rencontrez ailleurs, signalez le fait, et nous pourrons compléter cette carte.



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On trouve dans le guide des Orchidées d’Europe, d’Afrique du Nord et du Proche Orient (de Delachaux et Niestlé) des précisions au sujet de la distribution hors hexagone de l’Ophrys scolopax subsp. scolopax.

On le trouve en Espagne, au Portugal et en Afrique du Nord.

 

Le groupe Méditerranéen Ophrys scolopax est constitué de 6 espèces ainsi que d’un nombre indéterminé de taxons, qui sont répartis, outre les pays cités précédemment en Corse, Italie, Sardaigne, Chypre, Turquie, Liban, Rhodes, Les îles de Karpatos et Kos, la Crète, la Grèce et l’Afrique du Nord.

  

1.4 - Comment préserver notre petit Ophrys et les Orchidées terrestres en général ?

 •  L'arrachage, le transfert, la cueillette des orchidées ainsi que la collecte de leurs graines sont interdits pour les espèces protégées et déconseillés pour les autres.

•  Toutes les modifications lourdes (labour, fertilisation et drainage du milieu) sont à éviter là où poussent les orchidées.

• Essayer de transplanter des orchidées, voila une mauvaise idée. L'installation naturelle est la meilleure possibilité d'avoir des orchidées. La plupart des semis ou des transplantation sont voués à l'échec.

En effet, ces espèces sont symbiotiques, et pour certaines, l’association est tri-partite entre l’Orchidée, un champignon mycorhizien et sa plante hôte.

Si les plantes ne sont pas présentes, c'est que les conditions ne sont pas remplies.

Il faut ouvrir les milieux embroussaillés, préserver ou recréer des milieux non cultivés et non enrichis…

Dans les sites qui présentent les conditions favorables, les plantes s'installeront spontanément tôt ou tard grâce aux graines disséminées par le vent à partir des parcelles voisines.

 

 

 

Glossaire :

 Eperon : prolongement en forme de tube de la corolle ou du calice (ne concerne parfois qu'un pétale ou sépale particulier).

Gymnanedia conopsea : Orchis moustique en Français.

Gynostème : organe de la fleur en forme de colonne, provenant de la soudure de l'androcée et du style.

Hermaphrodites : adjectif caractérisant les plantes portant des fleurs avec les organes des deux sexes.

Labelle : pétale caractéristique des orchidacées, orienté vers le bas, pouvant imiter l'apparence d'un insecte ou prendre des formes spectaculaires.

Myco-hétérotrophie : association tripartite entre un arbre, un champignon et dans notre cas une Orchidée.

Orchidées mimétiques : ayant adoptées une stratégie adaptative d'imitation

Symbiotique : La symbiose est une association intime, durable et théoriquement bénéfique mutuellement entre deux organismes hétérospécifiques (espèces différentes), parfois plus.